Publié par Raphaël TACONET dans whisky français le 11/09/2026 à 10:33
Pendant longtemps, lorsqu'un client me demandait conseil pour une belle bouteille, la conversation suivait presque toujours le même chemin.
Écosse ? Japon ? Irlande ?
Et puis, progressivement, une quatrième réponse a commencé à apparaître :
« Et en français, vous avez quoi ? »
La question pourrait sembler banale aujourd'hui.
Elle ne l'était pas il y a encore quelques années.
Car dans l'imaginaire collectif, le whisky reste profondément attaché aux paysages écossais : les Highlands, les petites distilleries d'Islay battues par le vent, la tourbe qui brûle et les chais remplis de vieux fûts.
La France, elle, évoque spontanément le cognac, l'armagnac ou le vin.
Certainement pas le whisky.
Et pourtant.
Au dernier Whisky Live Paris 2025, j'ai encore pu constater à quel point la situation avait changé. Au milieu des grandes maisons internationales, les producteurs français n'avaient plus vraiment besoin de justifier leur présence. J'avais notamment retenu le travail de Bellevoye et d'Évadé : deux approches différentes mais une même volonté de faire parler leur origine.
Alors posons franchement la question :
Le whisky français est-il réellement bon, ou bénéficie-t-il simplement de l'engouement actuel pour le « made in France » ?
Après plus de dix ans passés à sélectionner et vendre des whiskies, ma réponse est assez simple.
Oui, la France produit aujourd'hui d'excellents whiskies.
Mais surtout, elle commence à produire des whiskies qui ne cherchent plus à être écossais.
Et c'est probablement là que les choses deviennent vraiment intéressantes.
Comparée à celle du cognac ou du vin, l'histoire du whisky français est récente.
Les premières productions commerciales apparaissent essentiellement dans les années 1980.
Autrement dit, nous ne disposons pas de deux siècles de recul.
Et pourtant, la France possédait déjà presque tout ce dont un producteur de whisky pouvait rêver.
Des céréales.
Des distillateurs.
Des tonneliers.
Des chênes.
Des caves.
Et surtout, plusieurs siècles d'expérience dans l'élevage des vins et des spiritueux.
Il ne manquait finalement qu'une chose :
décider d'en faire du whisky.
Prenez une bouteille de whisky et regardez son étiquette.
Vous lirez parfois :
Sherry Cask.
Port Cask.
Bourbon Cask.
Le fût est devenu l'un des grands terrains de jeu du whisky moderne.
Et sur ce point, la France possède un garde-manger assez extraordinaire.
Bordeaux.
Sauternes.
Bourgogne.
Cognac.
Armagnac.
Vins doux.
Rhums des territoires français.
Les possibilités sont immenses.
C'est peut-être là que le whisky français commence réellement à trouver son identité.
Plutôt que d'essayer de reproduire exactement un single malt des Highlands, certains producteurs utilisent ce que notre culture du vin et des spiritueux peut apporter de différent.
Prenons Bellevoye Blanc.
Le whisky connaît un élevage en chêne français avant une finition de six mois dans des fûts ayant contenu des grands crus de Sauternes.
Sur le papier, quelques mois de finition peuvent sembler anecdotiques.
Dans le verre, c'est tout l'inverse.
Le fût devient une sorte d'assaisonnement.
Il ne doit pas faire disparaître le whisky, mais apporter une couche supplémentaire : davantage de gourmandise, de fruits, parfois une sensation miellée.
Et surtout, cette bouteille raconte quelque chose de cohérent.
Un whisky français utilisant une partie du patrimoine viticole français.
Là, nous ne sommes plus dans l'imitation.
Nous commençons à avoir une identité.
Même logique avec ÉVADÉ Red Wine Cask Finish.
L'orge est cultivée et distillée en France. Le whisky vieillit entre trois et cinq ans avant une finition de six mois en fûts de Grand Cru rouge bordelais.
Son profil développe notamment des notes de fruits rouges, de pêche, de thé ainsi qu'une dimension vineuse et tannique.
C'est exactement le type de bouteille que je trouve intéressant à faire goûter à quelqu'un qui affirme :
« Le whisky français, je ne connais pas. »
Pas besoin de commencer par un long discours sur l'histoire de la distillation.
Versez.
Goûtez.
Puis racontez le fût.
La discussion commence généralement toute seule.
C'est ici qu'il faut éviter une simplification.
Il n'existe pas un goût du whisky français.
Et c'est justement l'une de ses forces.
On rencontre des profils fruités, boisés, épicés et des productions utilisant différentes matières premières ou techniques. Certaines maisons mettent également fortement en avant leur terroir et l'origine des céréales.
Vous pouvez donc passer d'un whisky assez floral à une expression gourmande marquée par un ancien fût de vin.
Puis tomber sur un whisky tourbé.
Car oui...
Voilà une bouteille que j'aime bien faire découvrir à quelqu'un qui pense encore que « tourbe = Écosse ».
Bellevoye Noir est un triple malt français tourbé à 43 %.
Son profil associe notamment pain grillé, moka, épices, réglisse et une finale marquée par la tourbe.
Il a également reçu plusieurs distinctions internationales, dont un titre de « Best French Blended Malt » aux World Whiskies Awards 2020.
Est-ce un Lagavulin français ?
Non.
Et heureusement.
L'objectif n'est pas de fabriquer un ersatz d'Islay.
Le plus intéressant consiste justement à observer comment un producteur français interprète ce registre fumé.
C'est probablement la comparaison que l'on me demande le plus naturellement.
Mais elle est un peu piégeuse.
Demander si le whisky français est meilleur ou moins bon que le whisky écossais revient presque à demander si un vin français est meilleur qu'un vin italien.
Le pays ne suffit pas à juger la bouteille.
L'Écosse possède une expérience immense, des distilleries historiques et des styles régionaux très identifiés.
La France possède une industrie beaucoup plus jeune, donc plus hétérogène.
Mais cette jeunesse apporte également beaucoup de liberté.
On expérimente.
On change de céréale.
On joue avec les fûts.
On travaille avec les ressources locales.
Et parfois, on obtient des choses assez inattendues.
Il y a une réaction que je trouve particulièrement révélatrice.
Lorsqu'un amateur de whisky japonais goûte un whisky japonais, il s'attend à ce qu'il soit bon.
Même chose avec une belle bouteille écossaise.
Avec un whisky français, il reste encore parfois une petite seconde de scepticisme.
Puis arrive :
« Ah oui... quand même. »
J'aime beaucoup ce moment.
Parce qu'il montre que le whisky français bénéficie encore d'un avantage assez rare : il peut surprendre.
Lors de ma journée au Whisky Live Paris 2025, Bellevoye m'avait justement marqué par la précision de ses assemblages et de ses finitions, tandis qu'Évadé proposait notamment une finition en fût de rhum particulièrement originale.
Ce sont ces bouteilles qui m'intéressent.
Celles qui donnent envie de raconter ce qu'il y a derrière.
Je partirais d'abord de vos goûts.
Pas du drapeau présent sur l'étiquette.
Je regarderais du côté de Bellevoye Bleu.
Le whisky est élevé en chêne français et développe notamment des notes de céréales, miel, fleurs blanches, fruits jaunes et pain d'épices.
C'est le genre de profil que l'on peut facilement proposer à quelqu'un qui souhaite découvrir la catégorie sans commencer par quelque chose de trop atypique.
Essayez ÉVADÉ Single Malt.
Son registre autour des fruits secs, du chocolat noir, du miel, de la pomme cuite, du caramel et de la muscade offre une entrée en matière généreuse.
Bellevoye Noir constitue alors une piste logique.
Et c'est probablement celui que je servirais à l'aveugle à un amateur de whisky écossais.
Simplement pour voir sa réaction lorsque je lui annoncerais ensuite :
« C'est français. »
Là, je chercherais moins la facilité.
Je regarderais les finitions inhabituelles, les éditions limitées, les producteurs travaillant leurs propres céréales ou les bouteilles capables d'exprimer réellement une origine.
Car une fois que l'on possède déjà plusieurs whiskies écossais et japonais dans son bar, acheter une copie supplémentaire d'un style que l'on connaît parfaitement présente finalement assez peu d'intérêt.
Autant chercher ailleurs.
Et le whisky français permet justement cela.
Oui, et pour une raison assez simple.
Il y a de bonnes chances que la personne ne connaisse pas déjà la bouteille.
C'est un problème fréquent lorsque l'on cherche un cadeau pour un passionné.
On sait qu'il aime le whisky.
Mais il possède déjà beaucoup de références.
Une bouteille française permet de sortir légèrement des sentiers battus sans partir vers quelque chose de complètement déroutant.
Et le cadeau possède une histoire facile à raconter :
la région, la céréale, le fût, la distillerie.
C'est toujours plus agréable que :
« J'ai pris celui-là parce que l'étiquette était jolie. »
Même si, soyons réalistes, cela nous arrive à tous.
Il faut regarder ce que l'on compare.
Un whisky produit en petites quantités, avec une matière première locale, plusieurs années d'immobilisation en fût et parfois une finition particulière ne pourra pas forcément rivaliser en prix avec un blend produit à très grande échelle.
Mais la catégorie n'est pas réservée aux collectionneurs.
On trouve aujourd'hui de nombreux whiskies français dans une gamme de prix parfaitement adaptée à la découverte ou au cadeau.
Je vais volontairement vous décevoir :
je n'en sais rien.
Et je me méfierais de quelqu'un qui prétendrait pouvoir donner une réponse définitive.
Le meilleur pour qui ?
Pour l'amateur de tourbe ?
Pour celui qui adore les whiskies japonais délicats ?
Pour quelqu'un qui boit surtout du bourbon ?
Pour offrir ?
Pour boire après un dîner ?
Le meilleur whisky est rarement celui qui possède le plus de médailles.
C'est celui que l'on a envie de resservir.
Cette distinction paraît toute simple, mais elle change beaucoup de choses.
La prochaine fois que vous dégustez entre amis, organisez une petite expérience.
Prenez trois bouteilles :
un whisky écossais, un whisky japonais et un whisky français.
Choisissez des profils relativement proches et servez-les à l'aveugle dans trois verres identiques.
Ne donnez ni le pays, ni le prix, ni la marque.
Posez simplement trois questions :
Lequel préférez-vous au nez ?
Lequel préférez-vous en bouche ?
Lequel avez-vous envie de boire une seconde fois ?
Puis révélez les bouteilles.
Je ne vous promets pas que le français gagnera.
Ce n'est d'ailleurs pas le but.
Mais je vous garantis presque une chose :
la conversation sera beaucoup plus intéressante après la révélation qu'avant.
C'est finalement ce que je retiens de son évolution.
Pendant longtemps, la question était :
« La France peut-elle produire un whisky aussi bon que les pays historiques ? »
Je trouve cette question de moins en moins intéressante.
La vraie question devient :
« Qu'est-ce que la France peut apporter de différent au whisky ? »
Des céréales locales.
Des savoir-faire de distillation.
Du chêne français.
Des fûts de Sauternes, de Bordeaux, de cognac ou d'autres vins et spiritueux.
Et surtout une génération de producteurs qui n'a pas plusieurs siècles de règles implicites derrière elle.
Cette liberté produit forcément des essais.
Certains convaincront davantage que d'autres.
Mais elle produit aussi de très belles bouteilles.
Et lorsqu'un client me demande aujourd'hui :
« Vous avez quoi comme bon whisky français ? »
Je n'ai plus besoin de chercher une bouteille pour lui prouver que la France sait faire du whisky.
Il faut simplement trouver celle qui correspond à ses goûts.
Oui, mais la qualité dépend évidemment du producteur et de la bouteille. La France propose aujourd'hui aussi bien des single malts que des assemblages, des whiskies tourbés et de nombreuses finitions en fûts de vin ou de spiritueux.
Oui. Bellevoye Noir en est un exemple, avec un profil fumé et épicé. Le whisky tourbé n'est donc absolument pas réservé à l'Écosse.
Un profil équilibré et peu tourbé constitue généralement une bonne entrée en matière. Bellevoye Bleu ou Évadé Single Malt offrent par exemple deux approches accessibles mais différentes.
Cela dépend des producteurs. Certaines maisons mettent explicitement en avant l'origine française de leurs céréales et cherchent à développer une véritable identité liée au terroir.
Il n'existe pas un profil aromatique unique pour chacun. L'Écosse possède des traditions et des régions historiques très identifiées, tandis que la production française, plus récente, se distingue notamment par sa diversité et par l'utilisation de ressources et de fûts issus du patrimoine viticole français.
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